26 juin 1990, dans la chaleur étouffante du Stade Marcantonio-Bentegodi de Vérone, le numéro 10 Yougoslave se révèle aux yeux du monde entier. Si une riche carrière lui est promise, tant son talent était évident pour tous, son parcours, loin d’être raté, ne sera pas à la hauteur des attentes. Récit d’un joueur atypique, Messie en son pays.

Une éclosion à Nis

Dragan voit le jour le 3 mars 1965 à Nis, en Yougoslavie à l’époque, et en Serbie aujourd’hui. Il prend à l’école le surnom de « Piksi », en référence au dessin animé Pixie, Dixie et Mr Jinks, où Pixie est une souris qui se faufile partout … comme Stojkovic balle aux pieds. Car il joue au football depuis petit, mais échappe à un grand club jusqu’à ses 14 ans, il signe alors au Radnicki Nis. Deux ans plus tard, à l’été 1981, il est intégré à l’équipe première où il dispute en même temps un match amical, qui est son premier en pro. Il faut cependant attendre avril 1982 pour le voir entrer en jeu lors d’une rencontre officielle, contre le Vardar Skopje. Si cette première saison est celle de la découverte, il devient progressivement une pièce maitresse de son équipe, avec qui il dispute au total 70 matchs et marque huit buts. Un chiffre qui peut paraître faible tant son talent est disproportionné. Mais l’essentiel est ailleurs, Dragan est jeune et développe son football dans un club qui vit une période prolifique et où il a toute la place pour s’exprimer. Ses performances font parler de lui et attirent du monde dans les tribunes, c’est le début d’un phénomène.

La révélation à Belgrade

Et qui dit phénomène dit renommée, cette dernière dépasse Nis et atteint toute la Yougoslavie au fil des performances du milieu offensif en championnat. Après avoir à peine passé la vingtaine, il signe à l’Étoile Rouge, nous sommes alors en 1986. Il est directement titulaire, statut qui ne change pas jusqu’à son départ. Étant alors le meilleur espoir du championnat, il ne peut que progresser au fil du temps. De plus, à cette époque, l’Étoile Rouge se lance dans un projet ambitieux, celui de remporter la C1. Elle recrute pour cela parmi les meilleurs éléments du championnat, Dragan Stojkovic étant la pièce maitresse. Mais aussi Robert Prosinecki en 1987, Darko Pancev et Dejan Savicevic en 1988, qui vont permettre de mettre en avant le talent et le génie de Piksi.

S’il est désormais célèbre au pays, son premier véritable coup d’éclat à l’échelle internationale se produit lors cette fameuse double confrontation face à l’AC Milan en 1988. Il marque d’abord un but d’anthologie à San Siro, où il fait parler sa technique et son talent. Puis au retour à Belgrade, il est lancé en profondeur et lâche une frappe qui rentre grâce à la barre transversale. Âgé alors de 23 ans, l’espoir yougoslave se montre à l’Europe entière, dans la compétition reine qui est la Coupe des Clubs Champions Européens (ancienne Ligue des Champions).

D’une manière générale, est-il vraiment utile de décrire son parcours sous la tunique rouge et blanche, tant il a été stratosphérique lors de son passage ? Il réalise de nombreuses prouesses, comme un corner direct inscrit contre lors d’un Veciti derbi dans le stade du Partizan, des coups francs marqués à la pelle, des reprises de volées de 30 mètres, des adversaires humiliés grâce à sa technique ou des coéquipiers trouvés sur des passes lasers. Avec très peu de pépins physiques, il dispute plus d’une centaine de matchs pour les pensionnaires du Marakana (les statistiques officielles et précises étant difficiles à trouver) et marque 54 buts.

Il affiche un niveau presque jamais vu au club de Belgrade, qui a pourtant connu des virtuoses comme Dragoslav Sekularac ou encore Dragan Dzajic. Il rejoint d’ailleurs le 3 mai 1990 ces deux derniers ainsi que Rajko Mitic et Vladmir Petrovic au rang de « Zvezdina Zvezda » (étoile de l’Étoile Rouge), la plus haute distinction du club. Tout ceci lui permet de laisser une trace définitive chez les crveno-beli, avec les récits des personnes l’ayant vu jouer à cette époque là qui se transmettent encore aujourd’hui.

En sélection, il n’est pas en reste. Surtout lors du mondial 1990 en Italie. Dans un contexte particulier, il connaît des débuts difficiles contre l’Allemagne, tout comme ses coéquipiers. Il monte ensuite en puissance contre la Colombie et les Émirats Arabes Unis, avant d’avoir rendez-vous avec l’histoire lors du match suivant, celui qui peut changer une carrière. Il s’agit bien évidement de ce huitième de finale devenu légendaire contre l’Espagne à Vérone (voir la vidéo suivante). S’il fait tourner la tête à la défense adverse durant toute la rencontre, il se montre particulièrement sur deux actions. Sur un centre détourné devenu une chandelle, Piksi feinte une reprise de volée alors que le ballon retombe et élimine par la même occasion son vis à vis, contrôle parfaitement et n’a plus qu’à la pousser au fond.

Un but devenu mythique, qui montre le génie Stojkovic, le numéro 10 par excellence. La seconde action se produit lors du début des prolongations, sur un coup-franc bien placé. Après avoir pesté contre le mur adverse à l’arbitre, il recule de quelques pas, prend à peine le temps de se concentrer et envoie une frappe pure qui finit dans les filets et élimine l’adversaire de la compétition. Dire que le joueur de l’Étoile Rouge a qualifié son équipe à lui tout seul pour les quarts de finale minimise le travail de ses coéquipiers, mais force est de constater qu’il en est le principal artisan.

Pour le principal intéressé, il ne s’agit pas de la meilleure performance de sa carrière, ce qu’il confie lors d’un entretien pour Goal :  » Non, ce n’est pas le meilleur, mais c’était un très bon match. Je pense que contre l’Argentine, en quarts de finale, j’ai joué beaucoup mieux que face à l’Espagne. Mais on n’a pas eu de réussite ». La Yougoslavie se fera éliminer lors de la séance de tirs au but par l’équipe de Diego Maradona, Piksi ratera d’ailleurs sa tentative : « J’étais toujours le premier à tirer lors des séries des tirs au but. J’ai pris le ballon, et au moment de tirer, j’ai fait une feinte avec le corps. À ce moment-là, j’ai vu duquel côté était parti Goicochea. Et je l’ai vu partir à gauche. J’ai changé la direction de mon pied. Et j’étais certain à 200% que j’allais marquer. Mais pour quelle raison le ballon a touché la transversale ? C’est difficile à expliquer. Mais, juste après moi, il y a Diego Maradona qui rate le sien ». Une triste fin pour une équipe talentueuse qui méritait bien mieux.

Dragan Stojkovic est entré dans une nouvelle dimension à Belgrade et lors de la Coupe du monde en Italie, rien ne semble pouvoir l’arrêter, il est époustouflant sur le terrain.

L’échec marseillais

Désormais célèbre grâce à ses performances à l’Étoile Rouge et avec la Yougoslavie, il attire les convoitises de nombreux clubs du continent européen. La Juventus et l’AC Milan s’intéressent à lui, tout comme le FC Barcelone et le Real Madrid, mais c’est finalement l’OM qui va s’attacher ses services lors de l’été 1990 contre 49 millions de francs. Ce qui en fait à l’époque le deuxième joueur le plus cher du monde, derrière un certain Diego Maradona. Bernard Tapie étant venu en personne à Belgrade pour négocier le transfert, lui qui avait justement loupé l’Argentin un an plus tôt. Son arrivée dans la citée phocéenne fait logiquement du bruit, les attentes placées sur ses épaules son grandes de par le coût d’achat, ses récentes prestations en sélection et dans un championnat assez méconnu.

Sa première apparition en Ligue 1, contre l’OGC Nice où il dispute la seconde période, donne un aperçu de ses qualités et il n’en faut pas plus pour régaler tout le monde. À commencer par ses propres coéquipiers, comme Eric Di Meco : « J’ai un souvenir particulier de son premier match où je me suis régalé avec lui. C’était un joueur habile techniquement qui faisait jouer les autres. Et lors de ce premier match où il rentre à la pause, il m’a fait croquer tout le tempsAprès ça, je me souviens que je me frottais les mains car je me disais : ‘je vais me régaler cette année' ».

Mais la fête est de courte durée car le genou de Piksi est fragile et va lui pourrir son aventure marseillaise dès le début. Opéré du cartilage du genou en novembre, il loupe presque l’intégralité de la saison et revient au printemps. Mais l’entraineur Raymond Goethals a son XI type, d’autant que sa frilosité monstre ne fera quasiment pas de cadeau à Stojkovic. Comme lors de la finale de la Coupe des Clubs Champions Européens en 1991 à Bari, qui se déroule contre son ancien club, l’Étoile Rouge. Ces derniers, étonnés de ne pas le voir titulaire, doivent attendre la 112e minute pour l’affronter, alors qu’il sortait de 90 minutes pleines en championnat quelques jours auparavant.

Ce choix de Goethals sera inutile, car en plus d’avoir un impact limité sur la rencontre à cause des faibles possibilités de s’illustrer en seulement huit minutes, il ne participe pas à la séance de tirs aux buts. Refus de tirer face à son ancien club et risquer de le priver du titre qu’il convoite tant, Dragan le sait, ou peur de se louper face à Stevan Stojanovic qui le connait très bien, qui de plus est en forme ce soir-là ? Qu’importe ces raisons ou d’autres, seul le principal intéressé pourra nous répondre. La suite vous la connaissez, les Belgradois remportent la coupe aux grandes oreilles, Marseille se voyait peut-être trop beau après avoir sorti l’AC Milan et devra patienter encore deux ans avant d’être sur le toit de l’Europe.

Crédits photo : FK Crvena Zvezda

La situation de Piksi ne s’améliore pas. Il est prêté à Vérone pour l’exercice 1991-1992 afin de reprendre des couleurs, dans le stade qui l’a vu briller un an avant contre l’Espagne lors de la Coupe du Monde. Il dispute 21 matchs et marque deux buts. Il retrouve du temps de jeu malgré quelques pépins physiques au sein d’une équipe qui sera reléguée. Pas le prêt rêvé, mais il s’illustre tout de même grâce à son talent toujours présent, mais plus bridé qu’en Yougoslavie. Cette dernière qui s’embrase au même moment avec les évènements qu’on connait.

De retour en France à l’été 1992, il passe une saison blanche toujours à cause des blessures. Il ne participe pas au sacre européen de son équipe, même s’il est invité pour la finale. Une victoire au goût amer et inachevé. Il dispute 19 matchs en 1993-1994, pour cinq buts et trois passes décisives, ce qui en fait son exercice le plus complet pour les pensionnaires du stade Vélodrome. Trop peu pour espérer se relancer et redevenir intouchable comme à Belgrade et Nis. D’autant plus que la guerre continue de faire rage au pays et que la sélection est au point mort. Enfin, L’OM, pour qui il a au total joué 37 matchs, marqué cinq buts et distribué 10 passes décisives, est impliqué dans des affaires de corruption et son avenir s’annonce sombre.

Piksi, alors âgé de 29 ans, ne réfléchit pas trop lorsqu’une proposition en provenance du Japon arrive sur la table : « Après l’affaire de VA-OM de 1993, Marseille a été lourdement puni par l’UEFA. On a dû jouer deux ans en deuxième division. En même temps, moi j’ai reçu une offre de Nagoya pour jouer en J-League. C’était bien pour tout le monde, car tous les joueurs étaient partis pratiquement […]. Je savais la décision que je prenais. Moi, je ne voulais pas jouer en Ligue 2, et jouer dans un autre club français de l’élite, cela ne m’intéressait pas. Et comme j’avais une blessure grave, une longue indisponibilité et beaucoup de temps de récupération, aller ailleurs en Europe c’était compliqué. J’ai choisi d’aller au Japon. Mais la décision était la bonne. Parce que tout ce que j’ai fait là-bas, c’était formidable et extraordinaire. Je pouvais faire la même chose en Europe, mais le cartilage du genou m’a tué. Mais une carrière c’est comme ça. Au Japon, je suis devenu une légende. J’ai même été désigné meilleur joueur du siècle […]. Tout ça veut dire que mon choix était bon.« 

Alors que d’autres n’auraient même pas pris la peine de consulter l’offre, Stojkovic fonce tenter l’aventure, l’exil à l’autre bout du monde. Après tout, qu’avait-il encore à prouver ? Surtout que les évènements de l’époque, cités précédemment, justifiaient encore plus ce choix de carrière.

L’exil au Japon

Il rejoint Nagoya Grampus au printemps 1994. Après une période d’adaptation, les blessures commencent à l’épargner. Sous les ordres d’Arsène Wenger, qui l’a rejoint quelques temps après et qu’il considère désormais comme « son guide », il montre rapidement toutes ses qualités au public du soleil levant. 15 buts en 40 matchs pour sa première saison complète, autant en 32 rencontres pour la seconde, il repart sur des bases solides et gardera un beau rythme tout au long de son passage. Malgré quelques petits soucis physiques, bien moindres que ceux rencontrés à Marseille, il éblouit un championnat méconnu dans un pays qui a déjà connu quelques beaux noms. Pas un seul n’aura eu un impact aussi fort que lui. Le phénomène Stojkovic est de retour, mais sur un autre continent et un autre pays, qui l’élit d’ailleurs « joueurs du siècle… preuve de cette réussite. Ce choix de carrière était le bon, comme lui-même le dit, car il a pu jouer au football régulièrement à un niveau certes moindre qu’en France, Italie et Yougoslavie, mais où il a pu mettre en avant tout son talent et prendre du plaisir. Et à 29 ans passés, il a bien eu raison de s’exiler plutôt que s’entêter à rester en Europe.

De son passage au Japon, il lui reste des amis. Piksi a emporté dans ses valises Katsuhito Kinoshi, actuel préparateur physique japonais des Orlovi et au service de Dragan Stojkovic depuis une dizaine d’années déjà.

Crédits photo : Arhiva Serbia Government

La sélection Yougoslave n’est plus celle d’avant guerre. Elle se compose désormais des actuels Serbie et Monténégro, mais elle arrive à obtenir des bons résultats à la fin des années 1990. Si la sélection croate lui fait de l’ombre en atteignant les demi-finale lors de la Coupe du Monde 1998, il ne faut pas oublier que la bande amenée par le capitaine Piksi fait également un bon parcours. Avec notamment Dejan Savicevic, Predrag Mijatovic ou encore Sinisa Mihajlovic, elle sort deuxième de sa poule et invaincue d’un groupe composé de l’Allemagne, l’Iran et des Etats-Unis. Elle se fait éliminer par les Pays-Bas en huitième de finale dans le temps additionnel.

Une compétition qui reste un bon souvenir pour Stojkovic. « C’était en France, c’était pratiquement chez moi, même si j’étais au Japon depuis trois ans. Mais ce tournoi survient presque à la fin de ma carrière internationale. J’avais 34 ans environ. On a aussi franchi le premier tour. En 8es de finale contre les Pays-Bas, on a manqué de chance aussi. On loupe un pénalty par l’intermédiaire de Mijatovic. Et on s’incline ensuite sur une réalisation tardive d’Edgar Davids. On ne méritait pas de perdre cette rencontre. Mais voilà, on s’est fait éliminer. Ça reste quand même de bons souvenirs. » Il dispute avec la même génération l’Euro 2000, qui se termine brusquement en quart de finale contre ces mêmes Pays-Bas (6-1).

Une dernière compétition internationale alors que sa saison 2000-20001 sera la dernière avant sa retraite de joueur, qu’il prend à 36 ans. Après sept années grandioses au Japon, un sentiment de gâchis lors de son passage en France, une trace légendaire laissée à Nis, Belgrade et en sélection, le génie Dragan « Piksi » Stojkovic n’a laissé personne indifférent.

Si vous souhaitez une chaine YouTube consacrée à Piksi et à ses exploits de joueurs, c’est sur le lien suivant : https://www.youtube.com/user/sekurarattu

Enfin pour finir, voici une longue vidéo qui démontre la talent de Dragan Stojkovic tout au long de sa carrière, de joueur et même d’entraîneur :

Crédit photo de présentation : Icon

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