Jadis en Yougoslavie, aujourd’hui en Serbie, le football a toujours été une arme du pouvoir politique. La majorité des clubs serbes appartiennent à l’État et un homme symbolise ces liaisons dangereuses entre sport et pouvoir : le Président du pays, Aleksandar Vucic.

Aleksandar Vucic féru de sport ? Ce n’est un secret pour personne en Serbie. Du haut de son mètre 99, le Président serbe a toujours fait du sport son fer de lance en politique. Très récemment, il a promis une prime d’un million d’euros aux joueurs de la sélection en cas de qualification à la Coupe du monde. Ses liens avec l’Étoile Rouge et son passé de fauteur de troubles étaient en revanche cachés par le gouvernement. C’était sans compter les révélations de certains médias serbes. Vucic était présent dans les tribunes du « Maksimir » le 13 mai 1990, lors du célèbre Dinamo Zagreb – Étoile Rouge. Selon ces mêmes sources, on le voit porter un coup de barre à un supporter du Dinamo, alors à terre.

Outre son passé d’hooligan, Vucic n’hésite plus à mettre en scène ses apparitions au Marakana de Belgrade. Nombreux sont les clichés le montrant s’extasier lors de buts. Depuis que le SNS (Parti Progressiste Serbe, ndlr) a pris le pouvoir en mai 2012, l’ancien chef du gouvernement garde un œil attentif sur les affaires de l’Étoile Rouge.

  • L’homme de l’ombre

Son immersion dans les affaires sportives commence un soir de 14 novembre 2012. Le vice-premier ministre de l’époque Aleksandar Vucic débarque dans les locaux de l’Étoile Rouge, à l’époque en grande difficulté financière, ayant même du mal à payer ses factures d’électricité. Le club est confronté à une dette estimée à plus de 60 millions d’euros. « L’État ne doit pas laisser ses géants, l’Étoile Rouge et le Partizan, se retrouver dans une situation financière sans solution », annonce-t-il. À sa gauche se trouve Dragan Dzajic, qui est poussé à la présidence. Une fonction déjà occupée par la légende « crveno-beli » entre 1998 et 2004, avant de connaître des démêlés avec la justice. Arrêtée par la police serbe en février 2008, la « Zvezdine Zvezde » était accusée d’avoir détourné les 5,1 millions d’euros du transfert de Goran Drulic à Saragosse en 2001.

Son procès débute en 2011 et tourne court : Le Président Tomislav Nikolioc signe une dispense pénale deux jours après la venue d’Aleksandar Vucic dans les locaux de Zvezda. Finalement, le 19 décembre 2012, Dzajic est élu une seconde fois à la tête du club belgradois. Lors de son second mandat, l’ancien Bastiais n’a jamais caché qu’il téléphonait régulièrement à Vucic à propos du club qu’il gérait. Cette proximité fait jaser lorsqu’en 2016, Dzajic, qui possède sa carte de membre au SNS, soutient publiquement Vucic dans la course à la présidentielle de 2016. 

En parallèle, un groupe de travail est mis en place, où l’on y trouve le nom de Slavisa Kokeza. Présenté comme un entrepreneur, il a dirigé le modeste club du FK Brodarac. Cet inconnu du public serbe est en réalité un proche ami d’Aleksandar Vucic et un conseiller de l’ombre. Entre 2012 et 2015, il siège en tant que vice-président de l’Étoile Rouge. Kokeza est selon le magazine « Vreme« : « L’envoyé personnel de Vucic pour ramener le club sur le chemin de la gloire« .

Lorsque des voix se sont interrogées sur l’influence de Vucic au sein de Zvezda, Kokeza est monté au créneau pour défendre son ami. « Vucić et moi sommes amis, c’est un « zvezdasi », mais son influence dans le football s’arrête là. Vucic n’a vraiment pas le temps de jouer au football », a-t-il déclaré à « Mozzart Sport » en 2014. Après son passage dans la direction de Zvezda, Kokeza a dirigé la Fédération serbe de football, entre 2016 et 2021.

  • Ami de Zvezdan Terzic

L’apogée de l’influence de Vucic dans le football serbe et à Zvezda, c’est la nomination de Zvezdan Terzic en tant que directeur général du club en 2014. « Lorsqu’il m’a invité pour la première fois chez lui en mai 2014 […], tous mes plans étaient liés à la Fédération serbe de football. Mais quand Vucic m’a dit que je pouvais diriger Zvezda, j’ai répondu en un mot : d’accord », avait-il confié pour « Kurir ».

Là encore, l’arrivée de Terzic s’est faite indépendamment de son passé trouble. En 2008, Interpol lui dresse une fiche alors qu’il avait fui la Serbie. La chaîne B92 avait diffusé un reportage à charge, l’accusant de détournements de fonds lorsqu’il présidait l’OFK Belgrade. La première audience de son procès a eu lieu en 2011. Depuis, son jugement est sans cesse reporté, et ce depuis sa prise de fonctions à Zvezda. Le dernier report date de juin 2021, Zvezdan Terzic s’étant trompé de tribunal.

photo : Telegraf

Dès lors, Vucic devient l’interlocuteur privilégié de Terzic, qui a même affiché un montage l’accompagnant du président serbe dans son bureau. C’est ainsi qu’en 2015, le Président serbe conseille au directeur général de l’Étoile Rouge de nommer Miodrag Bozovic entraîneur. La même année, Vucic implore Gazprom d’honorer son contrat de sponsoring un an et demi en avance, en versant 6 millions d’euros au club. Contrat de sponsoring qu’il a contribué à prolonger. Cette relation amicale prend une autre ampleur lorsque Vucic demande à Veljko Belivuk, ancien ultra du Partizan, d’empêcher le déploiement d’une banderole insultant la fille de Terzic par les « Grobari ». « Après deux jours, nous avons rencontré Terzic il nous a remercié et demandé combien coûtait ce service. On a dit que cela ne coûtait rien aux amis », décrit Belivuk lors d’une audition le 4 juillet 2021, rapportée par la KRIK.

  • Conflits d’intérêts au sommet

Depuis le premier passage d’Aleksandar Vucic au siège de l’Étoile Rouge en novembre 2012, la situation du club s’est améliorée. En juillet 2020, la dette du club est estimée à 32 millions d’euros, soit deux fois moins qu’il y’a huit ans. Les bons résultats du club en Coupe d’Europe ont contribué à cette amélioration. Seulement, derrière ces résultats financiers se cache une part d’opacité. En 2020, le CINS affirmait qu’Agrobanka a effacé une partie de la dette de Zvezda, dans le plus grand des silences. Agrobanka, dont l’État serbe possédait 20 % des parts, a fait faillite en 2012. Le CINS pointe alors la responsabilité de Dragan Milosevic, président du conseil de surveillance de l’Étoile Rouge, qui est en parallèle juge à la Haute Cour de Belgrade, où il préside des procédures d’Agrobanka.

Plus surprenant encore, des soupçons de collusions entre le gouvernement et les Delije existent… à travers l’entreprise “Ultra Kop ». Domiciliée à la même adresse que le Stadion Rajko Mitic, elle est dirigée par Marko Vuckovic, leader des « Ultras Boys », faction des « Delije ». Ainsi, huit mois après la création de l’entreprise, « Insajder » révèle qu’Ultra Kop était chargée de construire des clôtures à l’aéroport Nikola Tesla. En 2018, elle est chargée de rénover le système électrique de Belgrade, sous la tutelle d’”Elektroprivreda Srbije ». Ainsi, entre 2015 et 2018, Ultra Kop a triplé son bénéfice.

Le 5 juin 2017, “Kurir” titrait que Vucic, à travers Elektropriveda Srbije, finançait des emplois pour les Delije en échange de leur fidélité. Des accusations qu’Ultra Kop a toujours nié. « Notre entreprise a obtenu des emplois sur la base de la qualité et non sur la base de liens politiques ou judiciaires », s’est défendue l’entreprise. Au total, une trentaine de sociétés liées au gouvernement sont enregistrées près du Marakana à “Ljutice Bogdana”. Des faits difficilement contestables par le principal intéressé, Aleksandar Vucic.

Crédit photo : Srdjan Stevanovic – Starsport

By Bojan Stanojevic

Fou du Partizan, dans tous les sens du terme. Redevenu amoureux des aigles blancs grâce à Aleksandar Mitrović.

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